Monsieur Nicolas NORMAND / Transformations et devenirs des pays africains francophones

Monsieur Nicolas NORMAND, ministre plénipotentiaire honoraire, ancien ambassadeur de France en Afrique (Mali, Congo, Sénégal, Gambie) est intervenu devant les membres et amis du Cercle Richelieu Senghor sur le thème : « Transformations et devenirs des pays francophones d’Afrique », le mardi 5 février 2019, dans les salons du Sénat.

Après avoir rappelé l’impact de la colonisation et ses séquelles traumatiques, Monsieur NORMAND a abordé la situation actuelle et les tendances de l’Afrique francophone sous quatre aspects :

1 – Religion : éclosion chez les chrétiens des nouvelles églises issues soit du courant évangélique soit de néoprophètes « freelance ».  L’Afrique musulmane voit l’Islam confronté, comme ailleurs, à quatre défis : le modernisme, le rapport avec la politique, la réforme salafiste, la violence djihadiste.  Le salafisme voulant « réislamiser » la société a le vent en poupe. Par ailleurs les extrémismes violents ne sont pas le seul fait des islamistes : les chrétiens de leur côté ont notamment l’ARS (Armée de Résistance du Seigneur ou LRA en anglais – Lord Resistance Army), débordant d’Ouganda vers quelques pays francophones (RDC et RCA). Des fondamentalistes chrétiens (pentecôtistes) présentent aussi certaines similitudes avec les salafistes dans les pays à population musulmane

2 – Culture : les sociétés africaines sont tiraillées entre tradition (famille, valeurs portées par les anciens) et modernité. Par ailleurs, certaines élites montantes rejettent « l’injonction » de développement, qui leur apparaît comme une nouvelle ruse de l’impérialisme. Selon elles ce développement à l’occidentale serait inadapté aux valeurs africaines. Afrocentrisme, négritude, attachement aux valeurs africaines pouvant aller jusqu’au rejet des apports extérieurs rentrent souvent en contradiction avec l’universalisme prôné aussi par des intellectuels d’Afrique.

3 – Politique : les frontières héritées de la colonisation ne sont dans l’ensemble pas remises en cause. La question qui se pose est plus celle des institutions : l’Etat-nation issu de la colonisation est-il adapté aux héritages historiques et culturels africains ? Ces Etats fonctionnent-ils ?

Les principaux dysfonctionnements concernent :

  • Le manque de citoyenneté : faible solidarité au-delà de la communauté traditionnelle, manque de légitimité (corruption) et d’efficacité/utilité de l’Etat, territoire en partie non contrôlé par l’Etat
  • La distance entre les « élites » dirigeantes et la population

L’histoire de ces Etats est encore trop courte pour permettre d’avoir perfectionné le modèle de l’Etat-nation. Toutefois il n’y a pas d’autre voie, de contre-modèle.

Il faut que les dirigeants s’emploient à faire reconnaître l’utilité de l’Etat : services à la population, fonctions régaliennes, lutte contre la corruption. Ils doivent aussi rendre les institutions plus inclusives (elles ne doivent pas appartenir à un « clan »).

Il n’y a que deux modèles de gouvernance qui s’avèrent efficaces : démocratie et despotisme éclairé. Ce dernier peut constituer l’étape transitoire et « développementaliste » vers une vraie et ultime démocratie.

Les deux autres modèles : « démocrature » et despotisme absolu sont voués à l’échec politique (la demande sociale de liberté démocratique est forte) et économique (captation de la rente minière par un clan).

Les transformations sécuritaires : il n’y a plus de guerre en Afrique, mais des groupuscules armés dans des zones périphériques, mal contrôlées par les Etats (nord Mali, Centrafrique, RDC). Les motivations sont diverses et parfois mêlées : contrôle des richesses naturelles, narco-trafic, séparatismes, djihadisme.

L’Etat doit prouver qu’il peut faire mieux (les djihadistes apportent certains services à la population).

Les « solutions » standard apportées par la communauté internationale (corps expéditionnaire, puis élection présidentielle sensée relégitimiser l’Etat, puis force de casques bleus sensés gérer le tout) ont démontré leur inefficacité. Les bailleurs de fonds étrangers doivent davantage se soucier de « sauver l’Etat » là où il est fragile, en se focalisant sur ses fonctions régaliennes : fiscalité, armée, police et justice.

4 – Economie : La croissance économique est forte dans l’ensemble, et le potentiel important du fait des richesses naturelles et des ressources agricoles. Cependant l’explosion démographique hors contrôle dans certains pays est un handicap que l’urbanisation rapide devrait toutefois contribuer à freiner en partie.

L’éducation est souvent dans un état désastreux.  Cette situation est aggravée par la démographie hors contrôle. Et son utilité n’est pas toujours perçue par les populations notamment rurales. Ce manque est un générateur de pauvreté, de chômage et d’insécurité. Là encore c’est le rôle de l’Etat qui est en jeu (et des bailleurs de fonds).

Les infrastructures insuffisantes sont un frein à la croissance économique, mais les nouvelles technologies peuvent permettre de gagner du temps et de franchir des étapes (numérique, smartphones et énergie solaire en kit individuel par exemple)

Trois scénarios sont envisageables :

  • Emergence si un certain nombre de défis sont relevés : Sénégal, Côte d’Ivoire, Cameroun, notamment
  • Stagnation ou sortie de crise :  RDC ? RCA ?
  • Dégradation : si la crise du Sahel n’est pas traitée. Dans ce cas, il y a des risques de changement de modèle et d’orientation géostratégique, vers le monde arabo-islamique ou bien l’anti-occidentalisme.

En conclusion : l’Etat a un rôle important à jouer, nécessité d’un leadership fort dans les situations fragiles (RDC), et revoir les modalités de l’aide publique au développement.

***

M. Nicolas Normand a publié Le grand Livre de l’Afrique, Chaos ou Emergence au sud du Sahara ? préface d’Erik  Orsenna, Ed. Eyrolles, novembre 2018.

Présidé par Alban BOGEAT, le Cercle Richelieu Senghor de Paris est un espace de réflexion et d’échange sur la francophonie et le dialogue des cultures.

Alban Bogeat

Introduction d’Alban BOGEAT:

« Chers Membres du Cercle, chers Amis,

Pour notre premier dîner-débat de l’année 2019, je suis ravi de vous accueillir aussi nombreux.

C’est sur le thème choisi par notre invité, Monsieur Nicolas Normand, que nous sommes réunis ce soir. Monsieur Normand, ancien ambassadeur de France, spécialiste de l’Afrique, a choisi de nous parler des « transformations et devenirs des pays africains francophones ». Je présenterai, bien sûr, Monsieur Normand tout à l’heure, avant de lui donner la parole.

Mais tout d’abord pour les nouveaux participants, et il y en a un certain nombre ce soir ce dont je me réjouis, il convient de préciser que le Cercle Richelieu Senghor, que je préside depuis un peu plus d’un an, est un espace d’échange et de réflexion sur la francophonie et le dialogue des cultures. Le Cercle organise un dîner-débat mensuel au Sénat et décerne chaque année le Prix Richelieu Senghor destiné à honorer une personnalité dont l’action contribue de façon exceptionnelle au rayonnement de la langue française.

Le Cercle s’appuie sur deux institutions :

D’une part l’Organisation Internationale de la Francophonie. Le Cercle est accrédité depuis juillet dernier auprès de l’OIF en tant qu’ONG partenaire.

D’autre part le Cercle est parrainé par le Sénat, en la personne de la Présidente de la Commission de la Culture, de l’Education et de la Communication du Sénat, Madame la Sénatrice Catherine Morin-Desailly, qui m’a prié d’excuser son absence ce soir.

A travers ses dîners-débats mensuels, le Cercle entend refléter la diversité de la francophonie des 5 continents et s’efforce de couvrir des thématiques variées. Nous recevons des écrivains, des ambassadeurs, des artistes, et je souhaite aussi mettre l’accent sur la dimension économique de la francophonie, qui sera le thème de notre prochain rendez-vous, le 5 mars.

Pourquoi l’Afrique pour ce premier dîner-débat 2019 ? Il y a au moins 2 raisons : le poids de l’Afrique dans la francophonie et la sortie du livre de M. Normand… Pour ce qui est du poids de l’Afrique, on peut dire que ce continent a vocation à devenir le centre de gravité de la francophonie. En effet, selon les chiffres de l’OIF, à horizon 2050, c’est en Afrique que vivront 85% des locuteurs francophones. Et ceci rendra d’autant plus actuel ce mot du Président Léopold Senghor qui évoquait  « le français, ce soleil qui brille hors de France ». 

Cependant pour que cette projection statistique se concrétise, encore faut-il que les jeunes africains (garçons et filles) aient accès à l’éducation, à une éducation de qualité, et dans un équilibre à trouver avec les langues locales.

Ces problématiques ont été évoquées lors de la journée internationale de l’Education, le 23 janvier dernier, dans les locaux de l’OIF, à Paris, où j’étais invité au titre du Cercle.

Tout à l’heure je présenterai notre orateur, Monsieur Nicolas Normand, mais à présent je vous laisse à vos échanges, que je souhaite chaleureux et enrichissants. »

Monsieur Nicolas NORMAND

Introduction sur la biographie de Monsieur Nicolas NORMAND par Alban BOGEAT:

« Chers amis, le moment est venu de donner la parole à notre invité, Monsieur Nicolas NORMAND, mais auparavant je voudrais vous le présenter brièvement,

Cher Monsieur NORMAND,

Vous êtes ministre plénipotentiaire honoraire,

Vous avez une première formation scientifique, acquise à Normale Sup. Vous avez fait ensuite Agro et  l’Ecole des Eaux et Forêts.

Jeune ingénieur agronome, vous êtes entré au Ministère de l’agriculture puis vous avez intégré l’Ecole Nationale d’Administration (les 3 lettres magiques… l’ENA).

A partir de là vous avez consacré votre carrière à la diplomatie, et tout particulièrement à l’Afrique, où vous avez été en poste pendant près de 15 ans, d’abord en Afrique du Sud, puis au Mali, au Congo, au Sénégal et en Gambie (vous avez été ambassadeur de France dans ces 4 derniers pays).

Et même lorsque vous étiez en poste à Paris vous restiez lié à l’Afrique puisque vous avez été conseiller Afrique au Cabinet du ministre des Affaires étrangères.

Vous avez terminé votre carrière directeur-adjoint du prestigieux Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale (l’IHEDN).

Vous êtes maintenant juge-assesseur à la Cour nationale du droit d’asile et Vice-président de l’association des amis du Mali.

Vous avez reçu de multiples distinctions. Vous êtes : 

Chevalier de l’Ordre National du Mérite,

Chevalier de la Légion d’Honneur,

Commandeur de l’Ordre National du Mali,

Grand Officier de l’Ordre du Lion du Sénégal.

Spécialiste de l’Afrique, vous venez de publier un ouvrage de référence qui s’intitule « Le grand Livre de l’Afrique, Chaos ou Emergence au sud du Sahara ? » avec une préface d’Erik Orsenna, aux Editions Eyrolles.

Et bien sûr vous serez disponible pour dédicacer ce livre après le dîner.

Sans plus tarder, cher Monsieur Normand, je vous donne le micro. »


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